L’avenir de Jérusalem, Abbé Augustin Lemann.

Sortie en librairie, le 24 novembre 2016. C’est une réédition du livre de l’Abbé Augustin LEMANN publié en 1901. Il est préfacé et postefacé (15 pages) par Chaulveron.

Il est vendu à la FNAC et sur Amazon au prix de 17, 49 euros (version papier) et de 11, 99 euros (version électronique).

Je vous présente trois extraits du livre pour vous mettre l’eau à la bouche.

Extrait 1.

Préliminaires : occasion de cet écrit

 

I. Phénomène nouveau au sein du Judaïsme : un entraînement vers Jérusalem. Les trois causes qui l’ont successivement provoqué. II. Que penser de ce réveil et, en particulier, du projet des Sionistes ? Solution de deux questions préalables pour en déterminer soit l’importance, soit l’inanité.

 

I.

 

Un phénomène, qui mérite de provoquer l’attention de l’Église et de la société civile, se produit et se développe depuis la dernière moitié du siècle qui vient de finir : c’est une poussée juive vers la Palestine, cette terre appelée par le livre de la Sagesse la plus chère à Dieu [1].

Trois causes ont provoqué cet entraînement des Juifs vers l’ancienne terre de leurs aïeux :

D’abord les mesures de coercition et de précaution prises contre eux par les gouvernements de Russie et de Roumanie, pour arrêter ou limiter leurs excès usuraires et envahisseurs. Exilées de ces deux pays, un grand nombre de familles hébraïques ont tourné alors leurs regards vers la Palestine, relativement voisine du leur, et sont venues lui demander un abri.

La seconde cause a été toute fraternelle et pacifique c’est la fondation des colonies agricoles pour relever le caractère des Juifs palestiniens et les faire sortir de la misère. Un Français, né à Strasbourg, Charles Netter, a été depuis 1870 l’infatigable ouvrier de cette colonisation progressive. « Charles Netter, qui s’occupait avec passion de ces écoles de travail, a voulu démontrer que si les Juifs ne cultivaient plus la terre comme aux temps bibliques, ce dont on leur faisait un grief séculaire, c’est que cette culture leur avait été interdite, et pour en fournir la démonstration la plus évidente il créa cette école agricole en Palestine, c’est-à-dire dans la contrée où ses coreligionnaires étaient les plus malheureux, les plus ignorants et les plus fanatiques[2]. » Ce que Charles Netter avait fait en petit, la famille des Rothschild l’a accompli en grand. Sir Moses Montefiore, un Anglais, a déployé aussi un zèle incessant pour ces colonisations juives. À ces efforts de particuliers n’a pas tardé à se joindre le concours plus puissant de sociétés juives, celui des Amis de Sion, de l’Alliance israélite universelle, des Comités anglais, de la Compagnie d’Odessa, de la Société Ezra de Berlin, etc. Bref, à l’heure qu’il est, Israël, par ses divers établissements, possède en Palestine environ cinquante mille hectares. On peut consulter sur ce sujet un travail fort intéressant publié par le R. P. Lammens dans les Études des Pères de la Compagnie de Jésus (20 novembre 1897), sous ce titre le Sionisme et les colonies juives en Palestine. L’auteur distribue les colonies juives actuelles en Palestine en cinq groupes environs de Jaffa, environs de Jérusalem, Safed et haute-Galilée, district de Caïffa, Hauran et Transjordanie.

Par suite des immigrations volontaires ou forcées, favorisée aussi par l’établissement de toutes ces colonies, la population juive de Palestine atteint aujourd’hui le chiffre d’au moins 75 000 âmes, dont 40 000 à Jérusalem, et 14 000 à Safed[3].

La troisième cause qui semble devoir accélérer la poussée juive du côté de la Palestine, c’est l’entreprise récente qui, sous le nom de Sionisme, avec le concours de deux cents délégués juifs réunis à Bâle et l’adhésion de plus de cinquante mille coreligionnaires, a projeté de travailler au rachat de la Palestine, pour y créer un État israélite sous la suzeraineté de la Porte. Dans les pages qui vont suivre, il sera parlé avec détails de ces congrès juifs et de l’appréciation qu’il y a lieu de s’en faire.

Actuellement on peut conclure, des diverses causes énumérées, qu’il existe en certains milieux israélites un réveil en faveur d’un recouvrement de la Terre Sainte et de Jérusalem. Il semble qu’à la dispersion dix-neuf fois séculaire veuille succéder un mouvement de retour et de concentration à l’ombre des collines de Sion.

 

II.

 

Que penser de ce réveil et, en particulier, du projet des Sionistes ?

 

Pour en déterminer soit l’importance, soit l’inanité, deux questions demandent à être résolues :

 

1°) A-t-il été dans les idées des Juifs, depuis la destruction de leur nationalité par les Romains, de rétablir un État juif en Palestine avec Jérusalem pour capitale ?

2°) Ce projet exista-t-il, aurait-il chance de réussir, eu égard au plan divin ?

 

De ces deux questions, la première est uniquement historique. C’est à des sources sûres qu’ont été puisés les faits qui seront rapportés ici, ils sont indéniables. Ces faits feront connaître ce qu’a été, à travers les siècles jusqu’à nos jours, la vraie pensée d’Israël par rapport à la Terre promise à Abraham et à ses descendants.

La seconde question est du domaine de Dieu. On peut lui appliquer le raisonnement de Gamaliel par rapport à l’Église, alors que le Sanhédrin de Jérusalem voulait en anéantir les développements : Si ce dessein ou cette œuvre vient des hommes, elle se détruira. Si elle vient de Dieu, vous ne pourrez l’entraver, et vous seriez en danger de combattre contre Dieu même[4].

En face de la solution que nous donnons d’après la Bible et d’après la Tradition, deux opinions ont surgi dans le cours des âges chrétiens et continuent à s’y maintenir : la première annonce que Jérusalem redeviendra la possession des Juifs et qu’un État juif y sera reconstitué à l’époque et avec l’aide de l’Antéchrist ; la seconde croit également qu’un État juif reparaîtra à Jérusalem, mais seulement après la conversion de ce peuple et par une entremise providentielle et divine.

L’une et l’autre opinion ayant été soutenues par des exégètes de valeur, nous les soumettrons, pour être complet dans la question, à un examen approfondi et consciencieux.

[1] « Quæ tibi omnium carior est terra ». (Sages., XII, 7.)

[2] Archives israélites, 8 septembre 1898.

[3] Études religieuses, novembre 1897, p. 440, 445, 452. « On compte officiellement 41 000 fils d’Israël dans la Ville sainte, mais il y a tout lieu de croire que leur nombre dépasse même 60000 ». (Annales de la Mission de Notre-Dame de Sion en Terre Sainte, décembre 1899.)

[4] Act, des Apôt., V, 38, 39. 

 

Extrait 2.

 

Chapitre Premier : Période des tentatives.

 

  1. Trois périodes à distinguer. La première, celle des tentatives, s’étend de la prise de Jérusalem par Titus jusqu’à la mort de Julien l’Apostat et le triomphe définitif du christianisme. II. Historique de ces tentatives : sous Trajan. III. Sous Adrien. IV. Sous Antonin le Pieux. V. Sous Marc-Aurèle. VI. Sous Septime-Sévère. VII. Sous Constantin le Grand. VIII. Sous Constance. IX. Sous Julien l’Apostat. Par huit fois, mais en vain, les Juifs se sont efforcés de rétablir leur domination en Palestine.

 

I.

 

Trois périodes doivent être distinguées, en vertu des documents historiques :

Une première, depuis la chute de Jérusalem jusqu’à la mort de Julien l’Apostat et le triomphe définitif du christianisme.

Une deuxième, depuis le triomphe définitif du christianisme jusqu’à la Révolution française.

Une troisième, depuis la Révolution française jusqu’à nos jours.

 

Oui, depuis la chute de Jérusalem jusqu’au triomphe définitif du christianisme, il a été formellement dans les idées des Juifs de rétablir un État juif en Palestine, avec Jérusalem pour capitale. Non seulement ils se sont bercés de cette idée, mais maintes fois ils se sont efforcés de la réaliser par tous les moyens possibles, d’une manière furtive ou par force ouverte, c’est-à-dire par diplomatie, par l’or, par les armes. Cette période est donc celle des tentatives.

 

II.

 

Voici ces tentatives telles que des historiens dont on ne saurait soupçonner la véracité les rapportent :

Sous le règne de Trajan, un faux Messie nommé André excita le fanatisme des Juifs de la Cyrénaïque, de l’Égypte et de l’île de Chypre. Ils tombèrent avec une fureur incroyable sur ceux qui, à leurs yeux, étaient des infidèles, voulant par ces massacres horribles se frayer la route de la Palestine. Dion Cassius, qui rapporte cette première tentative, s’exprime ainsi sur ces massacres :

 

« À Cyrène, les Juifs, s’étant soulevés sous la conduite d’un fanatique du nom d’André, égorgèrent sans distinction Grecs et Romains. Et, non contents de les faire mourir, ils dévorent leurs chairs ; les uns se font une ceinture de leurs entrailles sanglantes, d’autres se couvrent de leurs peaux. Beaucoup de ces malheureux vaincus sont mis en lambeaux depuis le milieu du corps jusqu’à la tête, puis sont jetés en pâture aux bêtes féroces ; ceux qui restent sont contraints à se battre les uns contre les autres, et c’est ainsi que plus de 200 000 hommes périssent par l’épée et par la fureur des Juifs. En Égypte, ils se livrent à un pareil carnage. Les mêmes meurtres se renouvelèrent sur les habitants de Chypre, alors que les Juifs se soulevèrent sous la conduite d’Artémion et égorgèrent environ 240 000 Grecs. » (Ann. 114.)

 

Eusèbe et Nicéphore ajoutent à ces faits quelques circonstances remarquables, dans lesquelles il est aisé de voir les dispositions séditieuses et hostiles de la Synagogue contre les nations étrangères, dispositions produites par la vaine attente du Messie et le fol espoir de reprendre Jérusalem.

Aucun des écrivains dont nous avons parlé n’indique d’autres causes qui auraient pu donner motif ou prétexte à toutes ces atrocités. Les deux imposteurs, André et Artémion, prirent le nom de chefs et de rois, lorsqu’ils voulurent pousser leurs coreligionnaires à ces massacres, parce que ceux-ci étaient persuadés d’avance que le temps était arrivé où ils allaient dominer sur toutes les nations.

Les Juifs de Palestine eux-mêmes donnèrent quelques inquiétudes ; les Juifs de Mésopotamie en donnèrent aussi, bien qu’ils eussent à côté d’eux les aigles victorieuses de Trajan (ann. 115).

À toute force il fallait réprimer cette tentative. Lusius Quietus, le plus illustre des lieutenants de Trajan, fut envoyé contre les Juifs d’Asie. Il ne se crut assuré de leur soumission qu’après d’effroyables massacres. Marcius Turbo marcha avec cavalerie, infanterie, vaisseaux de guerre, contre les Juifs de Cyrène, qui occupaient l’Égypte. La guerre fut longue, et bien des milliers de Juifs payèrent de leur sang un jour de triomphe[1].

 

III.

 

La seconde tentative eut lieu sous le règne d’Adrien (ann. 130-135). Cette fois, ce fut dans la Judée même et autour de Jérusalem qu’elle se produisit. Selon Spartien[2] et S. Justin[3], le motif allégué par les Juifs aurait été la défense portée par Adrien de pratiquer la circoncision. Mais, d’après Dion Cassius, le vrai motif fut la décision prise par l’empereur, après une visite aux ruines de Jérusalem, de relever cette ville, mais de la relever païenne, en l’appelant de son nom, de mettre un capitole à la place du Temple, d’en faire en un mot la ville de Jupiter.

Les Juifs se turent tant que le prince et son armée furent près d’eux ; mais à peine Adrien fut-il parti que la révolte éclata. Toute la population juive de la Palestine apparut armée ; elle avait pour combattre des armes qui avaient été commandées aux forgerons juifs par les légions romaines, et qu’à dessein ils avaient faites défectueuses afin qu’elles fussent refusées et leur restassent. Plus encore que la première, cette seconde tentative eut le caractère d’un fanatisme désespéré. Ce fut alors qu’apparut un certain Cozbad ou Bar-Cozbad (menteur ou fils de menteur), qui changea ce nom trop véridique en celui de Cochab ou Bar-Cochab (étoile ou fils de l’étoile, Barcochébas), et qui prétendit être l’étoile annoncée par Balaam : Une étoile s’élèvera de Jacob ! Un rejeton (ou un sceptre) naîtra d’Israël… Israël sera vainqueur ! De Jacob le libérateur viendra[4].

Cet homme eut pour appui le rabbin Akiba, vénéré encore aujourd’hui parmi les Juifs et qu’ils ont appelé le second Moïse. Quand Bar-Cochab parut, Akiba déclara qu’il était le Messie, lui donna l’onction royale, et le plaça sur un cheval dont lui-même tenait l’étrier.

Toute la race juive avait bondi d’espérance. Non seulement en Palestine, mais dans toutes les provinces où les Juifs étaient nombreux et avaient déjà versé tant de sang sous Trajan, ils se soulevèrent. Jérusalem fut prise, les Romains chassés de son enceinte, le temple de Jupiter détruit, le massacre porté partout.

Le danger était si grave qu’Adrien appela en hâte du fond de la Bretagne Julius Severus, le plus habile de ses généraux. Tinius Rufus, commandant de la Judée, ne suffisait plus pour la contenir. Dès que le moment fut arrivé, le général romain rassembla ses forces et frappa un coup décisif. Jérusalem fut reprise et incendiée. Il alla mettre ensuite le siège devant Béther, à cinq lieues au nord, dans les montagnes de la Samarie, et dispersa cette fameuse armée de Bar-Cochab, dont on disait que chaque soldat pouvait arracher un cèdre du Liban en courant à cheval. L’imposteur trouva la mort dans la mêlée. Adrien n’osa pas féliciter le Sénat sur le succès d’une entreprise qui avait coûté du temps, des efforts et des soldats ; mais il voulut que sa vengeance surpassât celle de Titus, et qu’un châtiment inouï rassurât l’avenir contre ces révoltes qui semblaient inhérentes au caractère du peuple juif. Titus avait laissé quelques maisons debout dans Jérusalem, et des malheureux étaient venus bâtir des cabanes au milieu de ces ruines qui leur étaient si chères ; tout fut entièrement rasé, et sur l’emplacement de cette cité, mais dans une position différente, Adrien en éleva une nouvelle qu’il décora du nom d’Elia Capitolina. Cette ville, plus tard, reprit le nom de sa sœur aînée ; car la Jérusalem moderne n’est autre que l’Elia d’Adrien. Rien ne reste de la ville ancienne, et le sol même semble avoir été remué par la vengeance. Partout on établit des marchés où les Juifs étaient vendus à l’encan comme de vils bestiaux, et il leur fut défendu de jamais toucher le sol de Jérusalem. Ils n’eurent la permission d’y paraître qu’un seul jour par an, à l’époque de la grande foire et encore en payant des droits d’entrée. On sculpta même un pourceau sur la porte principale dans le dessein de faire reculer les vrais Israélites devant cet emblème détesté. La nouvelle cité se peupla d’un ramassis de colons mêlé de Syriens, de Grecs et d’Arabes. Les Juifs tolérés tout alentour, à Tibériade, à Capharnaüm, à Nazareth, lançaient des regards d’envie et de regret sur le sol sacré qui leur était désormais interdit[5].

 

IV.

 

La troisième tentative fit explosion sous le règne d’Antonin (ann. 138-161).

Après la grande catastrophe qui termina la défaite des Juifs par les légions d’Adrien, les survivants furent dispersés aux confins de l’empire. « Adrien et les autres empereurs, successeurs de Titus, dit un auteur juif, firent passer les gens les plus vaillants aux confins de l’empire romain. Ainsi, tout ce que notre nation avait de meilleur et de plus noble alla habiter les provinces d’Espagne et de France[6]. » C’est la grande dispersion dans l’Europe occidentale qui commençait.

Ceux qui restèrent ou se fixèrent chez les peuples plus voisins de Jérusalem eurent besoin de quelques années pour reprendre un dessein toujours caressé et rassembler leurs forces. Ils essayèrent ensuite une nouvelle tentative qui attira sur eux de nouvelles rigueurs. Les détails historiques font défaut, Jules Capitolin et saint Justin étant seuls à mentionner le fait, l’un, dans sa vie d’Antonin le Pieux, l’autre, dans son Dialogue avec Tryphon. « Antonin, dit Capitolin, brisa les Juifs qui s’étaient révoltés » ce qui confirme ce témoignage de saint Justin « Antonin leur infligea une grave défaite ; il incendia leurs villes et leur fit défense de s’établir à Jérusalem et de la visiter[7] »

 

 

 

V.

 

La quatrième tentative s’accomplit sous Marc-Aurèle (ann. 174-175).

Au dire d’Ammien Marcellin, ce prince avait si mauvaise opinion de l’état d’esprit et des dispositions des Juifs, que, passait par la Judée pour aller en Égypte, il se serait écrié avec douleur : « Ô Marcomans ! ô Sarmates ! je viens de rencontrer des hommes encore plus méchants que vous[8] ! »

Les événements ne tardèrent pas à justifier la défiance de Marc-Aurèle. Vologèse, roi des Parthes, ayant franchi les frontières de l’empire et défait l’armée romaine commandée par Séverin, les Juifs de l’Orient, sujets des Parthes., s’imaginant que le temps de leurs espérances était arrivé, se joignirent à Vologèse et grossirent le nombre de ses troupes. Bientôt tous les Juifs de l’Asie eurent fait cause commune. Il n’y avait pas de temps à perdre. Cassius, général de Marc-Aurèle, s’avança à la tête de ses légions. Vologèse fut battu, Ctésiplion, sa capitale, emportée d’assaut, son palais réduit en cendres. Babylone, qui faisait encore quelque figure, la Mésopotamie et les terres des Mèdes, où il y avait un si grand nombre de Juifs, furent ravagées. Après la victoire, Marc-Aurèle ne put souffrir l’outrage que lui avaient fait les Juifs ; et, pour les en punir, il renouvela les lois qu’Adrien avait portées contre eux[9].

 

VI.

 

La cinquième tentative s’effectua sous Septime-Sévère (ann. 493-211).

Elius Spartianus, qui nous a donné une histoire de cet empereur, y fait mention des Juifs. Toujours animés de leurs folles espérances de restauration politique, ils conspirèrent en Syrie, avec les Samaritains, contre la domination romaine[10]. Ils ne firent qu’aggraver leur joug. Le fait est confirmé par Eusèbe, qui dit positivement que Sévère fit la guerre aux Samaritains et aux Juifs[11]. Spartianus ajoute même que le Sénat ordonna un triomphe judaïque.

Sévère, qui voyait dans la circoncision un signe de révolte et d’insubordination, porta des peines très fortes contre quiconque se ferait Juif. Liberté aux Juifs de circoncire leurs enfants, mais défense à eux de faire des prosélytes. Tertullien, témoin de la misérable condition où la Synagogue était tombée de son temps, écrivait dans son Apologétique : « Mais combien les Juifs se sont égarés par leur orgueil, par leur vaine confiance, par l’interprétation profane qu’ils ont donnée à leurs doctrines ! Ils ne l’avoueront pas, mais ce qui se passe aujourd’hui ne l’atteste que trop. Dispersés, errants, éloignés du sol et du ciel de leur patrie, ils s’en vont çà et là par le monde, sans chef, sans Dieu, sans roi ; on ne leur accorde même pas le droit de saluer une fois en passant la terre de leurs aïeux et de la traverser en voyageurs[12]. »

Cependant Sévère devint, dans la suite, favorable aux Juifs. Prince avare, il se laissa gagner par leur argent. Non seulement il leur laissa toute la liberté de leur culte, mais les assimila aux citoyens romains, levant aussi sur eux des impôts[13].

 

VII.

 

La sixième tentative se manifesta sous Constantin le Grand (ann. 321-327).

Les Juifs, s’apercevant dans quelle voie Constantin était résolu de marcher, s’étaient adressés à sa mère, lui persuadant d’écrire à son fils pour le louer du parti qu’il avait pris d’abandonner l’idolâtrie, mais en même temps pour lui exprimer le regret qu’il se fût déterminé à embrasser la religion du Nazaréen, religion toute nouvelle dans le monde[14]. Trompés dans leurs espérances et croyant trouver une occasion plus favorable, ils se soulevèrent de nouveau, annonçant hautement leur intention de rebâtir le Temple. Ils avaient souffert avec patience, bien qu’en frémissant, de voir le Temple rasé et Jérusalem, déguisée sous un pseudonyme romain, devenue méconnaissable même pour ses enfants. Mais voir sortir du sol une Jérusalem nouvelle avec la croix pour étendard, voir des Gentils autrefois rejetés de la synagogue régner désormais sur le tombeau de David, cette injure nouvelle au sang de David et de Lévi, ils se dirent qu’ils ne devaient pas la supporter, et ils se révoltèrent. Saint Jean Chrysostome, historien de cette nouvelle tentative, ajoute que Constantin, convaincu qu’ils n’avaient pas renoncé à leur esprit de révolte, leur fit couper une partie de l’oreille afin que, dispersés dans l’empire, ils portassent partout avec eux le signe de leur rébellion, et eussent moins de facilité à se soustraire à l’obéissance et à troubler l’ordre public[15]. De plus, deux lois très sévères les astreignirent aux charges municipales et leur interdirent tout acte de prosélytisme[16].

 

VIII.

 

La septième tentative fit explosion sous Constance (ann. 33), la synagogue ne perdant aucune occasion de se soulever contre l’ordre politique pour reconquérir son indépendance perdue. Magnence s’étant révolté en Hongrie, l’empereur avait été obligé d’y aller en personne pour lui livrer bataille. D’autre part, les Perses profitant de cet éloignement, avaient pris les armes et attaquaient Nisibe, qui soutint un siège de quatre mois. Les Juifs, voyant le feu allumé aux deux bouts de l’empire, jugèrent le moment favorable. C’est Diocésarée[17] en Palestine qui donna le signal. Un grand nombre de Juifs y habitaient. Mais Gallus, que Constance avait fait César, et qui avait reçu mission de marcher contre les Perses, passa dans la Judée, battit les rebelles et rasa Diocésarée, siège de la révolte. C’est par milliers que les Juifs furent égorgés. Plusieurs villes, entre autres Tibériade, différents bourgs et châteaux, furent livrés aux flammes. Qui peut dire combien cette malheureuse tentative des Juifs fit périr d’innocents et de personnes tout à fait étrangères à la sédition[18] ?

Constance, irrité contre les Juifs, fit plusieurs lois contre eux. Il y a, disait saint Hilaire, qui vivait alors, un édit de l’empereur qui les empêche maintenant d’entrer à Jérusalem. Ce qui prouve que Constance avait renouvelé les édits d’Adrien, ou qu’il en avait fait un nouveau sur la même matière[19].

 

IX.

 

La huitième tentative, qui eut pour coopérateur Julien l’Apostat, est restée célèbre (ann. 361-363).

 

Non seulement l’empereur permit aux Juifs de rebâtir le Temple, mais il les aida de toute la puissance de son empire, leur fournissant des matériaux et de l’argent. Les Juifs, persuadés que leurs espérances allaient enfin se réaliser et qu’après le Temple rebâti, Jérusalem leur serait rendue, se mirent avec ardeur à l’ouvrage. Insultant aux chrétiens persécutés par Julien, ils firent faire des instruments d’or et d’argent pour construire le nouvel édifice. Les femmes et les enfants même mirent la main à l’ouvrage. On sait comment une intervention divine fit échouer avec un éclat terrible cette suprême tentative. Les détails en seront rappelés plus loin. L’histoire de cette tentative célèbre (sans parler des auteurs chrétiens qui la rapportent) nous a été transmise par un historien contemporain, attaché à la cour de l’empereur, par Ammien Marcellin[20]. Aussi a-t-on pu dire avec raison qu’il ne serait pas moins ridicule de mettre en question si Julien a formé le projet de rebâtir le Temple de Jérusalem, que de demander si César a été assassiné en plein sénat[21].

Telle est, en résumé, depuis la destruction de la nationalité juive par Titus jusqu’au triomphe définitif du christianisme après la mort de Julien l’Apostat, l’histoire des diverses tentatives israélites pour reprendre Jérusalem et y reconstituer un État juif. Quelques velléités d’indépendance se produiront bien encore sous 1es règnes suivants ; par exemple sous Justinien, ou un faux Messie du nom de Julien soulève, en 530, les Juifs de Palestine, mais la révolte est étouffée dans le sang de l’imposteur[22] ; sous Phocas, en 602, à Antioche et en Syrie[23] ; sous Héraclius, lorsque l’armée persane envahit la Palestine, en 615, et qu’elle trouva main-forte auprès des Juifs[24]. Mais toutes ces tentatives, presque immédiatement réprimées d’une manière sanglante, ne sauraient être placées sur le même rang que les tentatives majeures précédemment énumérées. Celle dont Julien l’Apostat se rendit complice reste donc la dernière en importance.

Les Juifs vont, à partir de cette époque, nous apparaître dans une seconde période, qui sera celle de résignation mais toujours d’espérance. Mais avant d’y introduire le lecteur, il ne sera pas inutile de faire connaître la cause principale qui avait si souvent entraîné les dispersés de la Synagogue à reprendre, à main armée, le projet d’une restauration nationale au sein de la Palestine, nonobstant leurs insuccès et l’opposition manifeste de la Providence.

[1] Voir sur cette tentative et sur cette guerre : Xiphilin. ex Dionis lib. LXVIII, 32. Eusèbe, Chron.; id. Hist. Ec., IV, 25. David Ganz, in Chronol. p. 102. Orosius, lib. VII, cap. XII. Baronius, tom. II Annalium ad A. C. 116 seq. Ch. Malo, Histoire des Juifs depuis la destruction de Jerusalem, p. 122, 123.

[2] Spartien, in Hadr., 14.

[3] S. Justin, Apol., I, 31, 4’7. Tryphon., I, 9, 110.

[4] Nomb., XXIV, 17, 19.

[5] Voir sur cette deuxième tentative et sur cette guerre, Eusèbe, Hist. Eccl., liv. IV, chap. VI-VIII ; Demonst., II, 38. Dion, lib. LXIX, 12 et 6. Eutrop., VIIII, 3, 6. David Ganz, ad an. 388. Seder Olam, cap. XXXI. Lent, de Judœor. Pseudo-Mess., p. 17 et suiv. S. Justin. Apol. II ; Hilar., in Psalm. 58; Hieronym., in Isaiam, IIi, 8; Chrysost., in Jud. III Ray. Mart., Pugio fidei, II part., cap. IV.

[6] Manuel Aboab, Homologia part. II, cap. XXV.

[7] Zornius, Histor. fisci judaici, p. 349. S. Justin. Dialog.cum Tryph., p. 234. Ch. MaIo, Hist. des Juifs depuis la destruction de Jérusalem, p. 135

[8] Ammian. Marcel., lib. XXII, cap. IV. Les Marcomans et les Sarmates venaient de faire une guerre cruelle et de ravager une grande partie de l’empire.

[9] Voir sur cette quatrième tentative et sur cette guerre, Claud. Apollinaire dans Eusèbe, Hist. Eccl., liv. V, chap. X. Baronius, t. II Annalium ad A. C. 118, num. 4. Ch. Malo, Hist. des Juifs, p. 135, 136.

[10] Spartianus in Severo, p. 70.

[11] Eusèbe, in Citron., ann. CXCVIII, p. 172.

[12] Tertul., Apologet. cap. XXI ; Adversus Judæos, cap. XIII. Eusèbe, Dent. Evang., lib. VIII. Heur. Valesius, Adnotation. ad Eusebium, p. 60.

[13] Lamprid., in Alex. Sev. Spartian., in Sev. 3, § 6, Digest. de Decurionib. (L. I). 15, § 6, Dig. de excusationib. (XXVII, 1).

[14] Zonaras, t. III, p. 6.

[15] S. Chrysostom., lb Orat. contra Judæos.

[16] Cod. Théod XVI, t. VIII, 1. 1 et 18. Les dates sont 18 octobre 315 et 10 décembre 321. Eusèhe, de vita Const., lib. IV, cap. XXVII.

[17] Diocésarée était une ville située dans le nord de la Palestine, entre Nazareth et Cana.

[18] Sozom. lib. 1V, cap. vi. Socr., Hist. Eccl., lib. II, cap. XXVII. Aurel. Victor., Cæsar., XLII. S. Jérom., Chron. Paulus Diaconus, Miscell.,

[19] S. Hilar., in Psalm. LVIII, CXXXi, CXLVI.

[20] Ammian. Marcell., lib. XXIII, cap. I.

[21] Warburton, Dissertation sur tes tremblements de terre et tes éruptions de feu qui firent échouer le projet formé par l’empereur Julien de rebâtir le temple de Jérusalem, pp. 81, 82 : Paris, 1754.

[22] Zonaras, Annales, t. III. – Malala, Hist. chron., t. II, p. 181.

[23] Nicephor. Call., lib. XVIII, cap. XCIV, 11. Zonaras, t. III, p. 66. Paul. Diacon., Hist. lib. XVII, ann. Christi 602.

[24] Landulph. Sagax, Miscellæ Historiæ, lib. XVIII, cap. V et LIII. Zonaras et Cedrenus, in Annalibus.

Extrait 3.

Chapitre III : période de résignation mais toujours d’espérance.

 

I. Elle s’étend de la mort de Julien l’Apostat à la Révolution française. Emportés par les flots des grandes invasions, les Juifs s’éparpillent chez tous les peuples. La vie au ghetto. Caractère du judaïsme à cette époque : celui d’une religion en deuil ; on pleure sur Jérusalem, mais on se résigne. II. La Terre Sainte alors en grande partie dépeuplée de Juifs, III. Vers la fin du moyen âge, Safed, dans l’ancienne tribu de Nephtali, devient un centre intellectuel pour le judaïsme oriental, mais Jérusalem demeure la cité mélancolique et indigente. C’est à partir du XVIIe siècle que des pèlerinages s’organisent pour la visite de la Ville Sainte. IV. Un réveil d’espérance prochaine provoqué par le rabbin Menassé ben Israël, d’Amsterdam, bientôt suivi d’une amère déception. Les Juifs reviennent à leur attitude de résignation.

 

I.

 

Avec la mort de Julien l’Apostat et le triomphe définitif du christianisme jusqu’à la Révolution française, c’est pour les Juifs la période de résignation mais toujours d’espérance.

De plus en plus chassés loin de leur patrie, emportés par le flot irrésistible des grandes invasions, leur histoire, depuis lors, s’éparpille dans les histoires nationales des peuples nouveaux, et la légende populaire du Juif errant est devenue une vérité.

La population chrétienne va, pour un certain temps, rester prépondérante en Palestine ; des couvents nombreux émailleront la Terre Sainte, choisissant de préférence les localités illustrées par des traditions bibliques.

Lorsque l’islamisme, avec Mahomet, étendra son empire sur une partie de l’Orient, sur l’Afrique et jusqu’en Espagne, la condition des Juifs ne changera pas pour cela. Tenus également en suspicion par les chrétiens et par les musulmans, ils mèneront cette existence à part qui s’est appelée la vie du ghetto. Au point de vue de la nationalité perdue, c’est la période de résignation et d’espérance qui a commencé et se poursuit. Les Juifs pouvaient bien encore regarder comme un principe avoué, comme un dogme incontestable, que le temps viendrait où Israël renaîtrait de ses cendres pour exercer sur le monde un pouvoir absolu : mais chacun d’eux s’accoutumait insensiblement à l’idée qu’il n’était point appelé à jouir de ce glorieux spectacle. La réédification du Temple ne s’apercevait plus que dans le lointain, et d’ailleurs entourée d’obstacles presque insurmontables ; on y croyait par religion, mais non comme à un événement prochain et assuré.

Le caractère du judaïsme, durant le moyen âge, est donc celui d’une religion en deuil. Cette religion, qui « pleure comme Rachel et ne veut pas être consolée », n’est plus la religion de Moïse, pleine de lumière, d’espérance et de joie. Tu compteras sept semaines, disait le Pentateuque, et tu célébreras la fête des semaines, et tu feras un festin devant le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils, ta fille, ton esclave, ta servante, le lévite qui est dans ta ville, l’étranger, l’orphelin, et la veuve qui habite avec toi… Tu célébreras la fête des Tabernacles, et tu feras un festin au jour de la fête, toi, ton fils, ta fille, etc… Tu célébreras pendant sept jours la fête du Seigneur ton Dieu, et le Seigneur te bénira, et tu seras dans la joie[1]. Telles étaient les fêtes de l’ancienne Loi.

Mais, dans le judaïsme du moyen âge, ces joies sont remplacées par des regrets. Les années se comptent par l’ère de la désolation. « Sois triste au matin, est-il dit au fidèle, en pensant à la destruction du Temple. Si tu te lèves la nuit, pleure la chute du Temple, et Dieu t’en récompensera. Quand tu sors de ta chambre, sors la tête basse en pleurant la ruine de Jérusalem. »

 

II.

 

C’est durant cette période du moyen âge que l’aptitude financière et commerciale des Juifs se développe et s’étend chez toutes les nations d’une manière extraordinaire. Les descendants de ceux qui n’étaient qu’agriculteurs en Palestine deviennent les financiers des rois, et trop souvent les usuriers des peuples. Mais, au milieu des préoccupations de leurs trafics et des calculs de leurs négoces, ils ne laissent pas que de penser à Jérusalem. Il leur reste quelque chose de ces accents qui avaient ému autrefois les fleuves de Babylone. Lorsque le cours des jours ramène, chaque année, la célébration de la fête de Pâques, le père de famille, entouré de tous ses enfants, clôt le festin commémoratif par ces paroles : L’année prochaine, à Jérusalem ! On lit dans le livre Cozri, qui date du XIIe siècle « Mieux vaut habiter dans la terre d’Israël une ville dont la majeure partie des habitants sont des Gentils, que d’habiter hors la terre d’Israël une ville dont la majeure partie des habitants sont des Juifs. Car tout Juif qui habite dans la terre d’Israël est semblable à l’homme qui a Dieu avec soi, tandis que le Juif qui habite hors la terre d’Israël, est semblable à l’homme qui ne possède pas Dieu, selon cette affirmation de David : Ils m’ont chassé aujourd’hui, afin que je n’habite point dans l’héritage du Seigneur, en me disant Allez, servez les dieux étrangers[2]. »

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, avec de tels sentiments, certains Juifs cherchaient à se rapprocher de Jérusalem, et tentaient, non de la reprendre, mais au moins d’y habiter. Toutefois c’était le petit nombre. Benjamin de Tudèle, Juif du royaume de Navarre, qui voyagea, au XIIe siècle, dans tous les lieux où il crut qu’il y avait des synagogues, afin de s’instruire de l’état dc sa nation, rapporte qu’il ne trouva pas plus de deux cents Juifs à Jérusalem. Ils étaient presque tous teinturiers en laine, rassemblés dans un quartier à part, sous la tour de David[3]. Son récit est confirmé par celui du rabbin Péthachia, de Ratisbonne, qui visita aussi ses frères de Judée dans le cours du même siècle[4].

Si Jérusalem était dépeuplée de Juifs, le reste de la Terre Sainte ne l’était pas moins. Il ne faut pas même faire exception pour Tibériade. C’est dans cette ville que s’étaient retirés les docteurs juifs après la destruction de Jérusalem ; c’est là que les Massorètes avaient définitivement fixe le texte hébreu de l’Ancien Testament, et qu’avait été composé le Talmud de Jérusalem. Mais, dès le IVe siècle, Tibériade avait beaucoup perdu de son éclat, et Benjamin de Tudèle, au XIIe siècle, n’y rencontrait plus que cinquante personnes de sa nation, une synagogue et quelques tombeaux.

 

III.

 

Ce sera à Safed, vers la fin du moyen âge, et surtout aux XVIe et XVIIe siècles, que se rendront de préférence les Juifs amants de la Terre Sainte. Située dans l’ancienne tribu de Nephtali, à neuf milles de Bethsaïde, sur une montagne à trois crêtes, cette ville constituait, par son difficile accès, un lieu plus sûr contre les courses des Arabes pillards. C’est là qu’au milieu d’un nombre assez considérable de Juifs s’éleva une académie qui ne manqua pas de célébrité. Mais Jérusalem ne cesse d’être la cité indigente et mélancolique, attristant l’aine du voyageur, rappelant au pèlerin les sanglots de Jérémie. Au XVIIe siècle on n’y comptait qu’environ cent familles juives. La plupart vivaient d’aumônes envoyées de l’Occident. Richard Simon, dans son ouvrage Cérémonies et coutumes qui s’observent parmi les Juifs, rapporte que « de tous les endroits du monde où les Juifs se trouvent, ils envoient tous les ans des aumônes en Jérusalem, pour l’entretien des pauvres qui demeurent là, et qui prient pour le salut commun ; ils envoient aussi quelque chose en d’autres endroits de la Judée, comme à Jaffé, à Tabéria et en Hébron, où est le sépulcre des patriarches Abraham, Isaac et Jacob, et de leurs femmes[5]. »

Si le nombre des familles juives à Jérusalem est encore restreint, par contre, à partir du XVIIe siècle, les pèlerinages vont s’y faire plus nombreux. C’est ce qu’a constaté, dans un ouvrage rarissime, intitulé Discorso circa il stato degl’Hebrei, le rabbin Simon Luzzato, mort à Venise en 1663. Au chapitre dix-huitième de cet ouvrage[6], il y a une description précieuse des Juifs alors dispersés à travers le monde. Nous la transcrivons en entier, laissant au lecteur le soin de remarquer ce qui est dit en particulier de ceux de Jérusalem :

 

« Il est difficile de marquer précisément le nombre des Juifs qui sont aujourd’hui dispersés en tant de lieux. On ne peut pas dire des nouvelles certaines des dix tribus que Salmanazar avait transportées ; et on ne sait où elles sont, quoique le monde entier soit assez connu. En commençant par l’Orient, nous savons qu’il y a une assez grande quantité de Juifs dans le Royaume de Perse, quoiqu’ils y aient peu de Liberté. L’empire du Turc est leur principale retraite, non seulement parce qu’ils y sont établis depuis longtemps, mais parce qu’une grande partie de ceux qui ont été chassés d’Espagne, s’y est retirée. Il y en a plus à Constantinople et à Salonichi qu’en aucun autre Lieu. On en compte plus de quatre-vingt mille dans ces deux Villes et plus d’un Million dans l’Empire du Grand Seigneur. Un grand nombre de Pèlerins se rendent chaque année de tous les coins du monde en Terre Sainte, et particulièrement à Jérusalem, et on y envoie aussi des sommes considérables pour nourrir les pauvres, et entretenir les Académies. On en trouve beaucoup en Allemagne dans les Terres de l’Empereur mais ils sont plus nombreux en Pologne, en Lithuanie et dans la Russie c’est là que nous avons des Académies et des disciples par milliers, lesquels étudient nos Lois civiles et canoniques, parce que nous y jouissons du droit de juger les procès civils et criminels qui se forment dans la Nation. Il n’y a pas tant de Juifs dans les États Protestants, séparés de l’Église Romaine. Cependant, on les traite avec beaucoup de charité et de douceur dans les Pays-Bas, à Rotterdam, à Amsterdam, à Hambourg, parce que ces Villes marchandes sont ouvertes aux Etrangers. Tous les Princes d’Italie reçoivent les Juifs ; ils les favorisent, leur accordent leur Protection, et maintiennent inviolablement leurs Privilèges, sans les altérer ; et je crois qu’il y en a pour le moins vingt-cinq mille en ce Pays-là. Fez et Maroc, et les autres villes voisines qui ne sont pas soumises au Turc, en renferment un Nombre d’autant plus grand, qu’on peut s’y retirer d’Espagne et de Portugal, dont elles ne sont pas éloignées. Il y a d’autres Lieux d’Afrique sur les bords de la Mer qui sont aussi peuplés des Juifs. Mais, comme nous les connaissons peu, il est difficile d’en fixer le Nombre[7]. »

 

IV.

 

Il ressort de cette description du judaïsme au XVIIe siècle que, si loin qu’ils eussent porté leurs pas, les dispersés d’Israël n’oubliaient pas Jérusalem, « un grand nombre de pèlerins s’y rendant chaque année de tous les coins du monde. » S’ils ne s’y fixent qu’en petit nombre, c’est que les musulmans, eux aussi, regardent Jérusalem comme une ville sainte, où ils sont jaloux de dominer non seulement par une autorité effective, mais encore par le nombre. Et puis, il se fait, en ce temps-là, peu de commerce à Jérusalem, et le défaut de gain écarte. Mais les espérances d’y revenir un jour subsistent. Ce retour paraît même très prochain à quelques-uns. On en trouve la preuve dans les écrits du célèbre rabbin Menassé ben Israël, d’Amsterdam[8], qui exerça une si grande influence sur ses coreligionnaires du XVIIe siècle. D’après ce rabbin, le retour des Juifs à Jérusalem était très prochain, et il s’autorisait pour l’établir de certaines prophéties d’Isaïe, par exemple : Le Seigneur étendra une seconde fois la main pour acquérir les restes de son peuple[9], etc. Mais Menassé étant mort sans que les espérances qu’il avait profondément excitées chez un grand nombre de ses coreligionnaires se fussent réalisées, on se borna depuis à attendre sans oser fixer une date, les déceptions, depuis la ruine de Jérusalem, s’étant trop souvent renouvelées à travers l’histoire.

 

[1] Deutér., XVI, 9-15.

[2] Cozri, pars IIa, § 22, p. 96 ; BasiIeæ, 1660. Cet ouvrage a pour auteur un Juif d’Espagne, Judas Hallévy. I liv. des R., XXVI, 19. En forçant David de s’exiler dans une contrée païenne, ses ennemis l’exposaient au péril de l’idolâtrie.

[3] Itinerarium D. Benjaminis cum versione et notis Constant. L’Empereur ; Lugd. Batavorum, 1733, p. 41.

[4] Tour du monde ou Voyage du rabbin Péthachia, par Carmoly ; Paris, 1831, p. 98.

[5] Rich. Simon, Cérémonies et coutumes qui s’observent aujourd’hui parmi les Juifs, P. I, chap. XIV, § 7.

[6] Venezia, 1638.

[7] Simon Luzzato, Discorzo circa it Stato degl’Hebrei, cap. XVIII.

[8] La Esperança de Israël, in espagnuolo. Amesterd., 1650, p. 83-85. Menassé ben Israël, l’un des plus doctes rabbins du XVIIe siècle, naquit en Portugal, en 1604, mais professa et écrivit à Amsterdam, où sa famille s’était transportée. Mort en 1657.

[9] Isaïe, XI, 12-16 ; XXVIII, 12.

 ———————————————————-

Pour soutenir le Blog
 
Depuis 2015, le Blogue Astrologie mondiale est gratuit et ne demande pas d’argent à ses lecteurs. Malheureusement, il y a néanmoins des frais divers et variés en plus de la quantité de temps que demande la rédaction des articles.
V
ous pouvez simplement cliquer sur le lien tipeee pour contribuer au financement participatif de ma maison d’Edition en échange de contrepartie.
Merci d’avance à tous de votre soutien !
tipeee-logo-com
Achetez mon livre Nostradamus et la fin des temps.