La lutte entre plébéiens et patriciens.

Nostradamus annonce la chute de la République en là comparant au combat entre Plébéiens et Patriciens.

La Plèbe se soulèvera soutenant, chassera les adhérents des législateurs,” (Nostadamus, épître à Henri, 60).

J’ai abordé la question dans mon livre “La pensée politique pour les complotistes”.

Voici le passage en question, afin qu’il apporte un éclairage particulier sur de futurs évènements.

Le début de la République est marqué par la domination sur la vie politique des patriciens (Section 1), ce qui entraîne une lutte entre patriciens et plébéiens (Section 2). A la fin de cette période, l’élite plébéienne fusionne avec les patriciens afin de fonder la nobilitas (Section 3).

Section 1 : La domination patricienne sur le République.

A la suite de la révolution de 509, le pouvoir va échoir principalement au patriciat. Il y a l’abolition du pouvoir souverain personnel et héréditaire du roi et son remplacement par une institution collective appelée le consulat, « con », « cum », signifie ensemble, collégialité, « con-salire », ceux qui vont ensemble.

Le terme Patriciens vient du mot patres, le chef d’une grande famille. C’est la famille au sens élargie, dont le chef se réclame d’un ancêtre commun, mort depuis plusieurs générations. A Rome on parlait de « gens » qui donna ensuite le mot français « les gens ».

En plus des descendants par le sang, nous avons également les femmes extérieures au groupe et tous les domestiques, les esclaves. La gens regroupe plusieurs centaines de personnes.

En l’espace d’un demi-siècle, on assiste à une extraordinaire confiscation du pouvoir par un cercle de plus en plus restreint. Certaines familles accaparent le gouvernement politique de la cité. Presque tous les consuls sont choisis parmi les patres.

Pourquoi, une telle concentration ?

Les consuls sont choisis par les sénateurs qui sont eux-mêmes des patres. C’est un système de cooptation. Dès 460 avant Jésus-Christ, il n’y a plus de nouveaux consuls. Ils sont les descendants de personnes ayant elle-même exercé la fonction.

Le patriciat se transforme dès les débuts de la république en une véritable noblesse politique pouvant se définir comme le cercle désormais fermé des familles qui ont accédé ou géré la magistrature suprême. Ils transmettent ce droit à leurs successeurs de façon héréditaire. Il se définit rapidement comme une caste restreinte dont l’accès est complètement fermé.

Ainsi, la révolution de 509 apparaît comme une opération escamotée des espoirs populaires, c’est-à-dire des plébéiens. La situation n’a fait que s’empirer par la suite.

Section 2 : La lutte entre patriciens et plébéiens.

Cette oligarchie va susciter à son tour des réactions et une lutte politique des plébéiens afin d’apporter un bémol à leur domination. C’est toute une série de conquête échelonnée dans le temps entre les premières victoires (§1), la loi des douze tables (§2) et la loi licinio-sextiennes (§3).

§1 : Les premières conquêtes de la plèbe (494-493).

En 494, alors qu’une armée Volques[1] marche sur Rome, les soldats de la plèbe cessent d’obéir aux chefs des armés. Ils se retirent sur l’une des collines de la ville, le mont sacré. Elle essaye de s’organiser elle-même et de couper tout lien pouvant l’unir à Rome. La Plèbe révoltée va exiger un certain nombre de concessions.

« L’effroi était au comble dans la ville ; une défiance mutuelle tenait tout en suspens. La portion du peuple abandonnée par l’autre craignait la violence des patriciens ; les patriciens craignaient le peuple qui restait dans la ville, et ne savaient que souhaiter de son séjour ou de son départ. Combien de temps la multitude retirée sur le mont Sacré se tiendrait-elle tranquille ? Qu’arriverait-il si quelque guerre étrangère survenait dans l’intervalle ? Il n’y avait plus d’espoir que dans la concorde des citoyens ; il fallait l’obtenir à quelque condition que ce fût. On se détermina donc à députer vers le peuple Ménénius Agrippa, homme éloquent et cher au peuple, comme issu d’une famille plébéienne. » (Tite-Live, Histoire romaine, Livre II, 3, 32).

Cette sécession va prendre fin en 493, en échange d’un certain nombre de concessions. C’est la création de deux institutions politiques qui contrebalanceront le pouvoir des patriciens : les tribuns de la plèbe (les chefs de la plèbe) et la concilia plebis (l’assemblée de la plèbe).

§2 : La loi des XII tables (462).

Avec la création des tribuns et de la concilia plebis, l’opposition s’est institutionnalisée. La lutte ne va pas s’arrêter là. Les infléchissements patriciens vont aboutir à la construction d’un équilibre constitutionnel romain reposant sur une série de mesures décisives.

L’agitation reprend en 462. L’une des nouvelles revendications, c’est la mise par écrit du droit. Auparavant, la connaissance juridique était le monopole des pontifes. Le pontife, du latin pontex, est un prêtre chargé de l’entretien du pont sacré, le pont Sublicius et de surveiller la bonne pratique religieuse.

Le pont sublicius est le premier et le plus ancien ouvrage d’art de Rome, construit sous le roi Ancus Martius. Il est légendaire depuis un célèbre épisode durant lequel Horatius Coclès protégea la cité depuis celui-ci, seul, contre une invasion étrusque. Nous étions au début de la République, en 507.

Le pontife interprète la loi avec l’aide des augures. Le droit est alors de nature religieuse, divine. Les plébéiens demandent à mettre le droit par écrit pour lui donner une publicité. Il s’agissait de publier le fond du droit, c’est-à-dire les règles juridiques qui régissent la vie en société. En revanche, la procédure, c’est-à-dire les moyens que doit utiliser la personne pour saisir un tribunal, reste dans le monopole des pontifes.

En 462, une sécession de la plèbe au mont sacré va provoquer la rédaction de la loi des douze tables, par un collège de dix personnes, les décemvirs. Ce sont d’anciens consuls. En 453, on envoie une mission en Grèce, afin de prendre modèle sur les lois de Solon.

En 450, la loi est gravée sur douze tables en bronze et placée sur les murs du forum. Les XII tables auraient été détruites par l’invasion gauloise en 390. Elles ont été reconstituées avec patience au XIXe siècle par certains spécialistes du droit romain.

Lois des XII tables.
I Procédure civile.
II Procédure civile.
III Dette.
IV Famille.
V Succession.
VI Biens.
VII Biens immobiliers.
VIII Délits civils.
IX Principes constitutionnels
X Règles funéraires.
XI Mariage.
XII Crimes.
§3 : La lex licinio-sextiennes (367).

Une nouvelle période de conflit s’ouvre à partir de 377, au cours de laquelle en violation de la pratique, Licinius et Sextius se transforment en chef de l’opposition pour les plébéiens. Ils utilisent le droit de veto de l’intercessio contre les décisions des magistrats. Ils vont s’opposer à l’élection des nouveaux consuls, ce qui paralyse les institutions.

Pour sortir de l’impasse, les deux tribuns font adopter par des plébiscites des mesures sociales et politiques que le Sénat est contraint de ratifier, en 367.

L’essentiel de la réforme est d’ordre politique. Il s’agit de l’ouverture du consulat à la plèbe et par-delà l’accès à toutes les magistratures et à toutes les fonctions. C’est l’abandon du monopole des patriciens pour la gestion de la cité.

Section 3 : La création de la nobilitas.

Avec l’accession des plébéiens à la magistrature, la vie politique romaine, permet la création de deux élites, l’une patricienne et l’autre plébéienne. Les deux fusionnant au sein de la nobilitas. C’est une classe politique nouvelle qui monopolise désormais le pouvoir politique.

Cette nobilitas n’est pas une noblesse de sang même si la notion d’héritage est très forte à l’intérieur, ni une qualité juridique mais une situation sociale de fait. La nobilitas a le privilège de la cooptation et elle reconnaît comme sienne qui elle désire. Elle affirme son droit à l’exercice du pouvoir politique et s’efforce de bloquer le processus d’ascension qui pourrait favoriser certains personnages.

A partir du IIe siècle, le Sénat désormais se recrute en vase-clos. Ce sont les mêmes familles dans lesquelles se transmettent la dignité sénatoriale. Pour les consuls, c’est le même phénomène.

Il existe quelques exemples d’hommes nouveaux réussissant à accéder au consulat sans avoir eu un ancêtre ayant exercés de hautes fonctions. Ils sont peu nombreux. Le plus connu est le général Marius qui fut sept fois consul.

L’ouverture du consulat et des magistratures supérieures à la plèbe ne va pas changer la nature du régime qui reste oligarchique, car seules les couches supérieures de la plèbe profitent de transformation opérée. Le système sait toujours trouver une parade pour garder le pouvoir entre ses mains. C’est un peu ce que nous vivons aujourd’hui. Les hommes politiques de milieu modeste qui parviennent au pouvoir sont récupérés par l’oligarchie qui les intègre dans sa caste. Le pouvoir est corrupteur par nature.


[1] Populations celtes du sud de la Gaule.